Knight of honor / Wikicommons

Par Adlene belhmer

Avec des structures de santé sinistrées fruit des orientations politiques qui se désengagent du secteur public et un service privé toujours motivé par la maximisation des gains à s’enquérir, le Coronavirus vient s’ajouter au pénible tribut que doivent supporter les professionnels de la santé. Désengagement financier, réduction du nombre de lits, compression des effectifs soignants, manque de moyens…le covid-19 est ce grand révélateur du travail de casse du secteur public malmené par près de quatre décennies de libéralisation économique et d’adaptation aux exigences du marché au prix d’une détérioration accélérée des soins prodigués à la population et le développement parallèle d’un secteur de santé privé mu par l’unique exigence de rentabilité.

À l’indépendance, l’État algérien s’est attelé à poser les bases d’une politique de santé gratuite à la hauteur des exigences portées par le mouvement de libération nationale. Cette politique volontariste sous Ben Bella puis Boumediène a opéré un assainissement sanitaire qui s’est traduit par une augmentation de l’espérance de vie de 50.3 à 77.6 ans entre 1970 et 2016, une baisse de la mortalité infantino-juvénile, la baisse de la mortalité maternelle et l’élargissement de la couverture vaccinale. Cette politique volontariste s’inscrit dans la logique du développement global dans le cadre d’un capitalisme d’État qui s’est donné pour objectif de répondre aux besoins des masses sans discrimination sociale ou régionale, mais entaché de lourdeur bureaucratique.
Les virage effectué sous Chadli consacrant l’ouverture à l’économie de marché s’est concrétisé par un travail de restructuration de l’ensemble du secteur public dont l’hôpital. La tendance à remettre en cause la gratuité de l’accès aux soins (article 22 de la loi 85-05) est de plus en plus affirmée, officiellement motivée par l’incapacité de l’État à prendre en compte les soins de la population compte tenu des données épidémiologiques et de l’accélération démographique. Un argument qui va servir non seulement à revenir sur un acquis phare du mouvement national mais aussi d’ouvrir la porte aux établissements de santé privés permettant la concurrence au détriment des soins prodigués et donc à la marchandisation du système de santé.
Le désengagement de l’État se matérialise par une dépense publique de santé très minimaliste évaluée à 9.9% des dépenses publiques globales, en deçà des pays proches comme la Tunisie qui consacre 10.58% de ses dépenses globales, alors que l’exigence moyenne de l’OCDE est de 17.83%. Avec un médecin pour 545 habitants et un 1.6 lits pour 1000 habitants, les chiffres sont biens inférieurs comparativement à des pays comme la Tunisie, la Jordanie ou bien même l’Iran. Cet état délabré de l’hôpital public a poussé de plus en plus de gens à avoir recours aux cliniques privées qui enregistrent par exemple 72% des cas de naissance contre 22% dans le public. Sinon pour les moins lotis, le recours aux pratiques éculées (exorcisme, roqia…etc) constitue le palliatif et la métaphore même de cet état de sinistrement. Le voyages à l’étranger pour soins a explosé ces dernières années, notamment chez les hauts dignitaires du régime, est l’image la plus emblématique d’une médecine délabrée par des orientations sciemment entreprises et pas du tout le fruit d’une quelconque fatalité.
État des lieux à l’hôpital de Kherata et d’Aokas :
Ce retour dressant le plus brièvement la situation globale du milieu hospitalier dans notre pays est nécessaire pour comprendre le contexte dans lequel intervient la pandémie du Coronavirus qui a déjà fait 402 décès et 2910 cas positifs communiqués officiellement, mais impossible d’en confirmer la fiabilité en l’absence d’un dépistage massif de la population. Dans l’objectif de rendre plus concret le tableau dressé ci-dessus nous avons récoltés quelques informations sur la gestion de l’épidémie du covid-19 à Kherata et à Aokas.
À Kherrata les témoignages du personnel soignant nous montre une perte de maîtrise en terme de mécanismes préventifs dans le cas d’une crise sanitaire comme celle que nous vivons. Une infirmière que nous avons interviewé nous a affirmé que l’hôpital n’a pris au départ aucune précaution conséquente pour empêcher une éventuelle entrée du virus, le fonctionnement a continué normalement, les services n’étaient pas séparé, des visites en continu et le personnel soignant livré a lui-même sans moyens pour se protéger, ce qui s’est soldé malheureusement par le décès de deux travailleurs de l’hôpital (un médecin et un agent de sécurité). Malgré les premiers cas enregistrés, l’infirmière considère les mesures prisent comme insuffisantes : l’isolement des cas suspects et des cas confirmés se fait dans une école coranique, ou les personnes sont mises dans les mêmes chambres avec des sanitaires communes, ce qui peut constituer un facteur de contamination supplémentaire.
Elle nous affirme que les moyens de protection du personnel sont très insuffisants, les masques FFP2 sont mis à disposition une fois par jour en moyenne sachant que leur durée de vie est de seulement quatre heures, même les gants et le gel sont très limités et cela au détriment de la santé du personnel.
Même son de cloche à Aokas, même si pour l’instant les moyens de base nécessaires (camisole, surblouse, charlotte, lunette, bavette) ne manquent pas -grâce notamment aux dons des particuliers- mais néanmoins là encore la gestion curative prend le pas devant la prévention. Une infirmière travaillant dans le service aménagé en la circonstance pour la gestion de l’épidémie se désole de ne pas avoir suffisamment d’espace pour l’hospitalisation des famille et des gens en contact avec les personnes positives. L’hôpital d’Aokas qui abritait quelques 15 cas confirmés (avec 8 guérisons) s’est vu contraint d’aménager le service de la médecine interne et puis à cause du manque de places il a été décidé d’exploiter le service maternité en orientant les familles vers la polyclinique de Melbou pour accouchements et autres soins. «Si nous avons eu plus de lits et d’avantage de kits de dépistage, on aurait pris nos malades dans de meilleurs conditions et on en finira plus vite avec cette crise», conclut l’infirmière.
Conclusion :
Il est évident que nous vivons des moments exceptionnels avec la crise sanitaire en cours et la politique du confinement entreprise pour l’endiguer. Une telle situation nécessite à la fois une mobilisation générale et la réquisition de tous les moyens nécessaires pour y faire face dont les cliniques privées. Le dépistage massif reste le seul moyen à la fois pratique et efficient pour une séparation entre les cas contaminés et les autres personnes. Tout comme il est impératif de fournir tous les moyens nécessaires au personnel soignant et de s’atteler à la fabrication du matériel manquant comme les respirateurs dont l’université de Béjaia en a fourni un premier prototype. L’État doit de son coté interdire les licenciements et assurer un revenu minimum pour les ménages affectés par le confinement au lieu et place des 10 000 DA de misère octroyés par Tebboune, tout en assurant un communication transparente et scientifique. Une gestion démocratique de la crise passe par l’organisation autonome de la population en comités de vigilance et de solidarité, comme alternative à la gestion sécuritaire et bureaucratique du pouvoir. Enfin, l’instrumentalisation de la situation pour mener une cabale abjecte contre les militants du Hirak et de la presse qui ne cadre pas avec l’unanimisme du pouvoir est à dénoncer et à combattre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici