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Par Nadir Djermoune.

Tout le monde a situé la mouche « Zemmourienne » qui a piqué le président français E. Macron et l’a poussé à agresser l’Algérie et son gouvernement sur le thème de « la rente mémorielle ». Tout le monde a compris aussi que les enjeux politiques liés aux conjonctures électorales respectives dans les deux rives de la méditerranée nourrissent les discours des uns et des autres.

La droite française, en pleine crise de représentation, se droitise davantage dans le sillage de l’extrême droite fascisante. Celle-ci a toujours construit son programme sur le péril de l’immigration maghrébine et particulièrement algérienne. Zemmour n’a fait que surenchérir sur un vieux discours. Macron le suit sur le dos des Algériens. Cette agression gratuite est à contre-courant de l’histoire des deux pays et de l’humanité.

En quête d’un programme d’unité national anti-hirak sur le thème du « péril extérieur » pour évacuer « le désordre intérieur », le gouvernement algérien surenchérit sur le thème de la souveraineté de l’Algérie. La défense de la souveraineté est juste et légitime, par ailleurs, même si elle est menée sur un faux débat. Les algérienNEs ont suffisamment démontré durant tout le hirak leur attachement à la souveraineté de leur pays contre toute agression extérieure, au-delà du « désordre intérieur »

Du coup, le débat sur la nation, l’histoire et les origines remet à l’ordre du jour le débat sur les identités et évacue les enjeux du présent et du devenir.

Bien sûr que l’état-nation Algérie, avec son territoire actuel, est de formation récente, à l’instar de toute l’humanité.

Prenons l’Italie comme exemple. Si la société italienne, son territoire et sa langue ont commencé à émerger au 15° siècle avec la grande révolution culturelle et esthétique appelée « Renaissance », son achèvement comme nation est un fait politique lié à la dynamique dirigée par Garibaldi au 19° siècle. Le film de Visconti « le Guépard » relate bien ce fait avec l’intégration de la Sicile dans le giron de la nouvelle nation italienne. La Rome antique n’a qu’un rapport lointain et mythique avec l’Italie d’aujourd’hui. C’est une récupération idéologique, d’où le terme « Renaissance ». C’est une sorte de « rente mémorielle », c’est à dire un mythe fondateur. Même la langue italienne n’est pas une dérivée du latin. C’est une construction intellectuelle consciente et critique partie d’un vernaculaire de cette époque.

C’est valable pour l’Algérie, « mutatis-mutandis ». Aux origines antiques, appelée par l’historiographie coloniale au service de sa rente mémorielle, « époque romaine » -comprendre sous occupation romaine-, trois grands empires ont structuré les territoires des berbères. Carthage punique, la matrice de la Tunisie actuelle, la Numidie pour l’Algérie, et la Mauritanie pour l‘actuelle Maroc. Ce n’était pas « l’époque romaine ». Ils étaient souvent en guerre contre Rome.

Il y a eu au Moyen-âge, appelé « période arabe » au service d’une autre « rente mémorielle », d’autres empires construits sur la même matrice. Les Almorabitoune et Almoahiddoune ont unifié de grands territoires berbères, du sud au nord, de l’est à l’ouest, en occupant l’Andalousie. Puis est venu le 15° siècle, le seuil de la modernité actuelle et le début de la décadence.

Rappeler ces origines, n’est pas ici pour la gloire. Il n’y a évidemment pas de rapport direct et continu entre cette antiquité lointaine et la formation de la nation d’aujourd’hui, comme nous l’avons signalé dans l’exemple italien. C’est une nécessité épistémologique pour déconstruire cette historiographie d’origine coloniale et colonialiste qui présente l’Algérie comme une suite de « périodes coloniales » et efface toute histoire des berbères. Ces derniers sont présentés souvent comme un peuple sans histoire qui fuit l’ennemi. Pourtant, il suffit de rappeler qu’Hannibal a attaqué Rome dans son fief et Tarek Ben Ziad a donné son nom à Gibraltar.

Pour Gilbert Meynier, c’est en ce 15° siècle qu’on « parlera de Dawla Eldajazâ’ir (le pouvoir-État d’Alger), et c’était déjà le terme dont se servait dans le même sens Ibn Khaldoun. Au XVII° siècle, on commencera à parler de Watan Al-Djazâ’ir- la patrie Algérie ».

Pour l’historien américain James Mc Dougall, les fondements de la société algérienne ont commencé à se développer au 15° siècle. « La société était très hiérarchisée, assez morcelée entre régions, communautés linguistiques et généalogiques, mais reliée par des marchés, des échanges, l’appartenance aux réseaux d’enseignement religieux, les pèlerinages, etc. Mais elle n’était nullement anarchique ou tenue en ordre par ce despotisme oriental que les images d’Épinal de l’époque coloniale ont aimé imaginer ».

« Si la France a sans doute inventé « son » Algérie (française), l’Algérie comme unité territoriale telle qu’elle existe aujourd’hui est une Algérie plus ancienne et plus profonde, c’est-à-dire une société algérienne (que les colons avaient) essayé de détruire mais qui leur échappait et qui finirait par les déloger ».

En revanche, la question cruciale rarement posée est sur cette étape historique de la modernité capitaliste ouverte par le 15° siècle. Rapporté sur la longue durée, ce 15° siècle algérien, et pour le Maghreb et les berbères d’une manière générale, ouvre sur une période de décadence lente. Il n’y a pas d’équivalent avec le 15° siècle européen. Ici, pas de fondation d’état moderne, pas d’administration centralisée et pas davantage de mutation sociale, culturelle et linguistique décisive. Même si la périodisation, les tendances de fond et les rythmes de développement historiques n’autorisent que de vagues rapprochement, cette modernité capitaliste nous a rattrapé au plus mauvais moment : le 19° siècle dans sa forme coloniale par un occident au plus fort de sa puissance et de sa modernité industrielle.

Quoiqu’il en soit, ce sont les Algériens nationalistes qui ont achevé la création de leur nation, les armes à la main et dans les conditions qu’ils n’ont pas choisies, en faisant de leur société, qui existait déjà, une communauté politique, contre la volonté de la France coloniale qui avait nié le droit à la souveraineté.

C’est la défense de cette souveraineté et son développement, dans de nouvelles conditions, que le Hirak a désormais introduit dans la société selon des termes et des objectifs moins réducteurs que ceux du gouvernement.

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